Quand Frérot et Filoche débattent sur l’utilité de l’entreprise

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Sommet de l’économie  | Challenges |

L’entreprise est-elle d’intérêt général ou d’intérêt particulier? C’était le thème du 3e débat du Sommet de l’Economie entre Antoine Frérot, PDG de Veolia, et Gérard Filoche, candidat à la Primaire de la gauche. Le débat entre ces deux personnages a un peu tourné au dialogue de sourds. Sur l’entreprise d’abord. L’ancien inspecteur du travail Gérard Filoche a signé un livre intitulé : « Vive l’entreprise ? » Une manière claire de jeter le doute sur l’utilité générale de l’entreprise. Pour Antoine Frérot, pourtant, « l’entreprise est un objet d’intérêt général. Les Français n’aiment pas les entreprises, encore moins les grandes ; mais tout le monde pleure quand elles meurent. » Pour le PDG de Veolia, il faut donc faciliter la vie des entreprises, seules créatrices de richesses. Une facilité que Gérard Filoche fustige : « Voyez Volkswagen, qui a réalisé une escroquerie gigantesque. Voyez Airbus qui malgré ses milliards de bénéfices licencie plus d’un millier de salariés. Voyez Smart qui fait passer le temps de travail de 35 à 39 heures payées 37 ! » Bien sûr, le candidat à la primaire de la gauche ne met pas toutes les entreprises dans le même panier : « Crier Vive l’entreprise ! c’est comme crier Vive les poissons ! Il y a des requins et des poissons rouges. Ce que je questionne c’est les grandes entreprises. » Il pondère encore : « Je ne remets pas en question l’exploitation des salariés exercée par les entreprises. C’est normal, c’est le résultat de l’échange d’un travail contre salaire. Mais je mets en question les conditions de cette exploitation. »

« Je ne peux pas dire « Vive l’entreprise ». Ce serait dire « Vive les poissons » : il y a des requins et des sardines » @gerardfiloche #SommetEco

Sur l’exploitation justement, Antoine Frérot en est convaincu, un grand retournement est en cours. Après des décennies d’un rapport de forces trop favorable aux actionnaires au dépend des autres parties prenantes de l’entreprise (clients, salariés, fournisseurs, territoires…), un nouvel ordre est en marche. Le PDG de Veolia dresse son pronostic : « La force des actionnaires est en train de prendre fin. Bientôt, ce sera les clients. D’abus de position dominante en abus de position dominante, les entreprises ne vont pas s’y retrouver. » Evidemment, le syndicaliste n’est pas d’accord. Pour lui, l’exploitation capitaliste des hommes est toujours en cours et il faut soumettre l’entreprise à l’intérêt général. Par la loi. Et le voilà qui part dans une envolée lyrique sur la naissance du Code du travail, en 1910, suite à un accident dans les mines de charbon de Courrières qui avait provoqué un millier de morts. Il enchaine : « Dans ma vie d’inspecteur du travail, j’en ai vu des morts sur les chantiers. J’en ai vu des milliers d’handicapés du travail. Aujourd’hui, ce sont les grandes entreprises qui font les lois. Et qui les détournent grâce à une chaîne de sous-traitance en cascade qui fait des ravages. »

Contestation et discussion

Sur cette chaîne de sous-traitance, problématique en effet, Antoine Frérot cherche à débattre. Un texte de loi est justement en cours de discussion au Parlement pour instaurer un « devoir de vigilance » des multinationales tout au long de la chaine de leurs fournisseurs. Un mauvais texte pour le grand patron :  « Chez Veolia, nous avons 10.000 sous-traitants, dont beaucoup de PME. Nous représentons en moyenne 15 à 20% de leur chiffre d’affaires. Je suis allé voir le ministre des Finances pour lui expliquer que si je devais installer des process de vigilance pour demander à mes fournisseurs des garanties de cette nature, les plus petites ne pourront pas suivre. Et je passerais à 200 sous-traitants. »

Le patron de Veolia reconnait que la question reste entière. Pour lui, le meilleur moyen de pousser les entreprises à servir l’intérêt général est de veiller à la représentation de toutes les parties prenantes au sein de leurs conseils d’administration. Antoine Frérot fait alors une proposition originale : « Après l’ouverture des conseils d’administration à des représentants des salariés, imposée en 2013, il faudrait désormais ouvrir des sièges aux clients, ces parties prenantes de plus en plus prégnantes mais jusqu’ici sans pouvoir. » Gérard Filoche se lance : « Vive les class actions ! » Antoine Frérot, lui, préfère le dialogue : « En mettant tout le monde autour de la table, on favorisera le consensus qui veille à l’intérêt de chacun. C’est dans cette poursuite de l’équilibre entre toutes les parties prenantes que l’entreprise remplira mieux son rôle : créer des richesses. » Jusqu’au bout du débat, les deux orateurs seront restés sur leur posture initiale : le lutte et la contestation pour Gérard Filoche, la discussion et la recherche du dialogue pour Antoine Frérot.