Curieuses et intéressantes primaires.

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Ça devrait bousculer.

La droite a voté bien à droite. La gauche aura envie de voter bien à gauche.

L’élection du Président au suffrage universel est une élection antidémocratique. Il y a quelque chose de pathétique à faire se prononcer un peuple de 46 millions d’électeurs pour élire un « roi », lui donner tout pouvoir, cela relève du pire système de gouvernement. La Vème République en personnalisant la politique dépolitise les personnes. Elle fait de l’élection présidentielle le pilier d’un système où les humeurs d’un individu, le pouvoir personnel l’emportent sur le sort collectif de la nation, du peuple, de la République.Je suis donc depuis le début de ma vie militante suis opposé à ce système mis en place par de Gaulle. A la longue ce système s’use et doit sauter pour mettre en lieu et place une VIème République démocratique parlementaire, avec une grande assemblée unique élue à la proportionnelle et à qui le gouvernement rende des comptes réels.

Mais tant que ces foutues institutions perdurent, des millions d’électeurs cherchent une voie pour les affaiblir et les contourner. C’est comme cela que se sont (provisoirement ?) imposées les primaires.

Avant,  une poignée d’apparatchiks désignaient  les candidats : un bureau national, un clan, quand ce n’était pas une auto-proclamation personnelle. On attendait la parole sanctifiée du candidat « naturel » et il n’y avait plus qu’à s’exécuter, voter ! Les jeux étaient faits d’en haut, sans appel. C’est ce que quelques-uns au Parti socialiste en janvier 2016 ont encore essayé de faire : Jean-Jacques Urvoas a expliqué que François Hollande était le « candidat naturel » et Valls a rajouté qu’il ne fallait pas de primaires pour le « sortant » (alors que même Obama s’était plié à des primaires pour sa réélection).

S’il n’y avait pas eu de primaires dans les statuts du Parti socialiste, Hollande serait déjà désigné par le haut, nous n’aurions aucune chance de l’écarter avant 2017 et la présidentielle serait déjà perdue à gauche.

Si la droite n’avait pas imité la gauche pour mettre en place des primaires, Sarkozy aurait été désigné par l’appareil à sa botte.

Mais puisqu’une porte a été ouverte, des millions de citoyens s’en mêlent. Non pas que les primaires soient un système parfait ni très démocratique : il ne faut pas l’enjoliver, il a tous les défauts du système présidentialiste. La seule différence c’est qu’au lieu de laisser « filer » et s’imposer des candidats dits « naturels » auto-désignés, les citoyens s’en mêlent. Et du coup l’engouement est tel que les records sont battus : 2,8 millions à la primaire de gauche de 2011, 4 millions à la primaire de droite de novembre 2017.

De facto, c’est devenu un événement, une occasion de censurer les sortants, de trier les postulants, avec un degré incontestable de liberté populaire quant aux choix politiques proposés. Ceux qui participent à ce système font davantage de la politique, ils votent davantage sur le fond. C’est un peu plus militant, c’est un peu plus démocratique, cela relève d’une forme de politisation relativement de masse que le présidentialisme initial de 1962 voulait justement faire disparaître. Ça bouscule les « sauveurs », ça redistribue les cartes. La prétendue personnalisation du scrutin ne disparaît pas totalement, mais elle est atténuée, mise sous une certaine forme de contrôle. Le bonapartisme existe toujours, mais il est obligé de se soumettre à un exercice périlleux de pré-désignation.

Cet exercice de contrôle préalable, crée donc des surprises, des aléas : ce n’est pas le plus médiatique, le plus soutenu par l’argent ou par les institutions qui l’emporte mécaniquement. Des marges de manœuvre, non négligeables, sont introduites par ces primaires dès lors qu’elles mobilisent des millions de personnes.

Les 22 et 29 janvier, tout dépendra du nombre de votants. Mais s’il y en a des millions aussi, cela sera très intéressant.

La majorité des composantes de la gauche aurait dû participer à une seule grande primaire les 4 et 11 décembre, comme cela avait pourtant été envisagé par presque tous. Mélenchon a refusé, dès le 21 janvier 2016, en partant seul et en rejetant toute forme de plateforme commune, toute coalition unitaire. Les écologistes ont fait leur modeste primaire avec 12 000 votants. Le Parti communiste, tout en recherchant le juste objectif de construire une candidature commune de toute la gauche, s’est divisé sur les moyens d’y parvenir.

Il reste donc en janvier 2017 une primaire aux contours apparemment plus restreints mais encore assez larges : « une primaire citoyenne ouverte à la gauche et aux écologistes ». La question est de savoir si même dans ce cadre particulier, le même attrait que la primaire de droite va se produire et mobiliser.

Je réponds que c’est possible et qu’il le faut.

C’est possible parce que soit Hollande soit Valls seront candidats. Donc ils vont devoir se soumettre à la sanction de ce qu’ils ont fait en pratique comme sortants. Cela devrait donner envie à des millions d’électeurs de gauche qui, par exemple, tirent un bilan négatif du CICE ou de la loi El Khomri de venir sanctionner les responsables. C’est la meilleure occasion de les battre. « Pourquoi s’en priver ? », se diront les 3,5 millions de manifestants anti El Khomri : «  vous ne nous avez pas écoutés, vous avez fait un coup de force contre nous avec le 49-3 ; on a l’occasion de voter contre vous les 22 et 29 janvier ».

C’est possible, si en face de la droite socialiste, la gauche socialiste présente un candidat qui a du « fond ? ». Ce ne sera plus une question de notoriété, de médias ni de « mainstream », parions que si des millions d’électeurs de gauche viennent, ils auront étudié les positions et les programmes. Ils voudront bousculer la donne. A leur tour, comme les électeurs de droite viennent de le faire,  avec leurs sensibilités. La droite a voté bien à droite. La gauche aura envie de voter bien à gauche.

Voilà qui jette un nouvel éclairage intéressant sur les primaires de janvier. Raison de plus pour relever le défi, y participer et les gagner à gauche, c’est possible, il le faut, cette chance nous reste ouverte.

Gérard Filoche

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