Le piège, ce n’est pas la primaire de toute la gauche !

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« Le piège » d’Alexis Corbière c’est d’empêcher des grandes primaires pour imposer plusieurs candidats – surtout le sien.

Alexis Corbière, l’un des dirigeants du Front de gauche, vient de publier un petit livre de 72 pages, Le piège des primaires. Ce livre constitue une tentative de réponse à tous ceux qui prennent conscience que, sans une primaire de toute la gauche et des écologistes, la droite et l’extrême droite seraient fatalement au second tour de l’élection présidentielle en 2017.

Amalgames

Pour tenter de répondre à tous ceux qui n’acceptent pas une défaite qui serait inéluctable sans candidat unique de la gauche en 2017, le livre d’Alexis Corbière amalgame toutes les « primaires » : la primaire de la droite et celle de la gauche ; la primaire que veut imposer la direction du Parti socialiste (la « belle alliance populaire ») et une grande primaire citoyenne de toute la gauche.

La primaire de la droite est, pour certains, tel Nicolas Sarkozy,  une course à l’échalote à qui sera le plus sécuritaire, le plus islamophobe, le plus identitaire, le plus prompt à reprendre les thèses de l’extrême droite. Elle est pour tous les candidats de la droite une course au moins disant social qui a en ligne de mire le droit du travail, l’assurance maladie, les retraites, le droit de grève et les libertés syndicales.

Qu’y a-t-il de commun entre cette primaire et une grande primaire de la gauche qui permettrait d’élire un commun unique de la gauche après un débat qui aurait permis de confronter les programmes des différents candidats de gauche, de François Hollande à Jean-Luc Mélenchon, en passant par Cécile Duflot, Gérard Filoche, Arnaud Montebourg, Marie-Noëlle Lienemann ou Benoît Hamon ?

Qu’y a-t-il de commun entre une grande primaire de toute la gauche et la primaire que cherche à imposer la direction du Parti socialiste, la primaire de la « belle alliance populaire »  Cette dernière est taillée sur mesure pour François Hollande (ou Manuel Valls, si le premier déclarait forfait). Elle ne pourra se tenir que si le restant de la gauche (le PCF, Jean-Luc Mélenchon et EELV) ne force pas Jean-Christophe Cambadélis à accepter de co-organiser une primaire de toute la gauche comme il s’y était engagé en faisant voter (à l’unanimité) la résolution du Conseil National du Parti socialiste du 18 juin dernier. Lorsqu’Alexis Corbière écrit « Les milieux populaires ne viendront pas prêter main-forte à une désignation qui leur apparaîtra biaisée puisqu’organisée par l’équipe responsable du désastre actuel », il confond délibérément une primaire de toute la gauche et la primaire de la « belle alliance populaire » réduit au PS, au PRG et aux amis de Jean-Vincent Placé !

L’unité de la gauche et le fond politique

Alexis Corbière a raison lorsqu’il affirme qu’il faut s’adresser « à la masse des abstentionnistes » mais il a tort lorsqu’il ne tire aucun enseignement des élections législatives partielles, des élections municipales, européennes, départementales et régionales, depuis 2012. Dans tous les cas, le verdict a été implacable : une grande partie des électeurs de gauche se sont abstenus ; ils ne sont pas allés voter pour les candidats du Parti socialiste mais ils ne sont pas allés voter, non plus, pour les candidats du Front de Gauche, du Parti de gauche ou des Écologistes. Il n’est pas sûr du tout, même si l’on croit à l’homme providentiel et à la primauté du dialogue entre cet homme providentiel et le peuple, que le talent de tribun de Jean-Luc Mélenchon puisse suffire à inverser une tendance aussi lourde.

Certes, « Il faut, comme l’affirme Alexis Corbière, reconquérir des électeurs par des propositions qui répondent à leurs aspirations profondes et non croire que l’union est attrayante par nature » mais il serait profondément erroné d’en conclure que l’union est inutile. Il faut les deux pour pouvoir gagner en 2017 : l’unité de toute la gauche et  un programme de gouvernement qui réponde aux revendications et aspirations profondes du peuple de gauche.  Le seul moyen pour réunir ces deux ingrédients indispensables est  l’organisation d’une primaire citoyenne qui désignerait un CANDIDAT UNIQUE DE LA GAUCHE.

Une primaire de toute la gauche empêcherait François Hollande d’être candidat

Alexis Corbière craint qu’accepter de participer à une primaire avec le Parti socialiste n’oblige ceux qui y participeraient à faire la campagne de Hollande s’il gagnait cette primaire. La seule façon, au contraire, d’empêcher François Hollande d’être candidat à la présidentielle (et de marginaliser Manuel Valls par la même occasion) est, précisément, de l’obliger à participer à une primaire de toute la gauche. Confronté à une telle primaire, le plus probable serait que François Hollande jetterait l’éponge, tant sa défaite serait certaine. Si ce n’était pas le cas, pourquoi Jean-Christophe Cambadélis prendrait-il tant de soins à limiter la primaire de la gauche à celle de la « belle alliance populaire » ?

L’organisation d’une grande primaire de toute la gauche permettrait aux électeurs de gauche qui s’abstiennent à toutes les élections depuis 2012 de venir voter car ils verraient, enfin, la possibilité de désigner, à la fois, un candidat unique de la gauche et un candidat qui réponde à leurs aspirations.

Pourquoi Jean-Luc Mélenchon refuse-t-il une primaire de toute la gauche ?

Il est difficile de comprendre pourquoi Alexis Corbière, faisant écho à Jean-Luc Mélenchon refuse une primaire de toute la gauche. Jean-Luc Mélenchon aurait pourtant de fortes chances de gagner une telle primaire. Le sondage Odoxa pour France 2, rendu public le 17 septembre indiquait que Jean-Luc Mélenchon était vu par les sympathisants de gauche comme « le meilleur candidat pour représenter la gauche » (24 %) loin devant François Hollande (18 %) !

Jean-Luc Mélenchon ne cesse de répéter qu’il est majoritaire et que Hollande est minoritaire à gauche. Pourquoi, alors, refuse-t-il obstinément d’en apporter la preuve pratique dans une primaire de toute la gauche qui aurait l’énorme avantage de ne pas laisser s’affronter la droite et l’extrême droite au second tour de 2017 ? A-t-il aussi peu confiance en ce qu’il ne cesse d’affirmer ?

Jean-Christophe Cambadélis avait déjà été obligé, au vu du bilan catastrophique du quinquennat, de reconnaître que François Hollande n’était pas le « candidat naturel » de la gauche. Avec une grande primaire de toute la gauche, la direction du PS serait prise au piège

EELV, sous peine de se retrouver complètement marginalisé, serait obligé de se rallier à cette primaire.

Cette grande primaire serait co-organisée par toutes les organisations qui y participeraient, comme le prévoit la résolution votée par le Conseil national du PS. Il ne serait pas possible à la direction du PS d’échapper à cette co-organisation, sous peine de complètement discréditer son candidat.

Le vote serait sous haute surveillance : il se déroulerait comme une élection ordinaire à partir des listes électorales réelles et n’aurait pas grand-chose à voir avec le vote « au canon » de bien des sections, lors des congrès du PS.

Le candidat ou la candidate unique de toute la gauche deviendrait incontournable, remobiliserait ceux qui avaient perdu l’espoir et même une partie de ceux qui, en désespoir de cause, se tournent vers Le Pen. Cela permettrait à la gauche d’être présente au second tour de la présidentielle et d’espérer remporter la victoire.

Quelle alternative Alexis Corbière et propose-t-il ?

La seule alternative que propose Alexis Corbière à la désignation d’un candidat unique par toute la gauche est la victoire de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle.

Qui peut croire à cette victoire ? Avec la présence d’un autre candidat de gauche à la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, tout comme l’autre candidat de gauche,  n’aurait pas la moindre chance de figurer au second tour de la présidentielle en 2017.

Jean-Luc Mélenchon lui-même ne prétend pas pouvoir gagner. Il ne se présente pas comme le « vote utile » mais se contente d’affirmer « Je suis le bulletin de vote stable et sûr ». Mais quel peut bien être l’intérêt d’un « vote stable et sûr » à 15 % des suffrages au 1er tour de la présidentielle, alors que le candidat des Républicains et Marine Le Pen recueilleraient plus de 25 % des suffrages ?

Dans la perspective de la victoire de la gauche à la présidentielle de 2017, la seule perspective qui importe, il est parfaitement  dérisoire que Jean-Luc Mélenchon obtienne 15 % des suffrages et François Hollande 14 %, ou que ce soit l’inverse.

Attendre 2022 ?

C’est la véritable alternative que propose Alexis Corbière.

Les salarié(e)s, les jeunes, les retraité(e)s auront à subir les attaques de la droite ou du FN, auxquelles la politique de François Hollande pendant 5 ans aura servi de tremplin. Qu’importe à ceux qui, comme Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière, ont décidé de faire l’impasse sur 2017 en espérant reconstruire la gauche et la mettre en ordre de bataille en 2022.

Pourquoi, de toute façon, vouloir attendre 2022 ? Dans tous les cas de figure, la gauche sera à reconstruire, mais elle ne se reconstruira pas de la même façon dans le cadre d’une défaite ou dans celui d’une victoire de la gauche en 2017.

Le Parti socialiste d’Epinay avait vu le jour en 1971, le programme commun PS-PCF avait été signé en 1973, car trois ans auparavant, en mai-juin 1968, notre pays avait connu la plus magnifique grève générale de son histoire (8 millions de salariés !). La mobilisation contre la loi El Khomri, malgré sa durée et les motivations des centaines de milliers de salariés et de jeunes qui y ont participé n’a pas eu cette ampleur et une défaite en 2017 entraînerait une démoralisation du salariat et de la jeunesse difficile à surmonter.

Le long règne de la droite conservatrice au Royaume-Uni (Margaret Thatcher puis John Major) n’avait pas permis de construire un parti travailliste plus à gauche mais avait mené, au contraire, à la main mise d’Anthony Blair sur le Parti travailliste. Il a fallu attendre 36 ans pour que Jeremy Corbyn puisse, enfin, prendre la tête de ce parti. Pendant ces 36 ans, les souffrances du peuple du Royaume-Uni ont été immenses et continuent encore aujourd’hui.

Passer à la VIème République ?

En conclusion de son livre, Alexis Corbière, fixe comme débouché au peuple de gauche la VIème République : « Que faire ? Passons à la VIème République ».

Peut-on sérieusement considérer que laisser la victoire, en 2017, à la droite ou au FN est le meilleur moyen d’avancer vers la VIème République ?

Le piège n’est pas là où croit le voir Alexis Corbière mais bien dans le refus de se battre pour une grande primaire de toute la gauche et d’accepter, sans combat autre que symbolique, que la droite ou l’extrême droite l’emporte en 2017.

Jean-Jacques Chavigné