« Le plus lucide sur ce point, c’est Gérard Filoche »

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Les très mauvais calculs de Duflot et Montebourg

LIBÉRATION | Par Laurent Joffrin | 28 août 2016


Les politiques qui expliquent avec éloquence aux électeurs que deux et deux font cinq ne rendent pas service à la démocratie. Ainsi en va-t-il d’un certain nombre de candidats de gauche à l’élection présidentielle, Arnaud Montebourg, Cécile Duflot ou d’autres, qui soutiennent mordicus que vessies et lanternes sont la même chose.

Rien ne plus légitime que de se présenter à une élection. Mais deux voies s’ouvrent aux concurrents de gauche : une participation à la primaire de toutes les gauches ou bien une équipée solitaire qui vise à figurer directement au premier tour de l’élection dans l’espoir de se qualifier pour le second. Benoît Hamon, Marie-Noëlle Lienemann, Gérard Filoche, François de Rugy ou d’autres ont déjà annoncé qu’ils concourraient au sein d’un scrutin préalable ouvert à toutes les composantes de la gauche, excepté Jean-Luc Mélenchon, qui a prévenu depuis toujours qu’il refuserait le mécanisme des primaires et défendrait des idées de toute manière très éloignées de celles de la gauche de gouvernement. Une primaire qui pourrait, in fine, ressembler à celle dont Libération avait soutenu l’idée en janvier. En revanche, Cécile Duflot, ancienne ministre, écarte – pour l’instant – l’idée de se soumettre à un mécanisme unificateur de la gauche. Et Arnaud Montebourg, ancien ministre, pose de telles conditions – pour l’instant – qu’il semble la refuser. Et quand on leur objecte qu’ils risquent ainsi de disperser les voix de gauche et de handicaper le candidat désigné par la primaire, quel qu’il soit, ils avancent des arguments sans contenu qui n’ont d’autre objet que de brouiller la réponse dans une rhétorique creuse. «Le problème,dit Cécile Duflot, ce n’est pas l’éparpillement des voix à gauche mais le fait que les électeurs de Hollande ne vont plus voter.» Sophisme : si les électeurs de François Hollande ne vont plus voter (ce qui se discute : veulent-ils de la droite ?), ils ne le feront pas plus pour une primaire. Dans ce cas, le président sortant serait battu en janvier, les nouvelles voix auraient le loisir de se faire entendre et une ou un nouveau leader émergerait, qui bénéficierait du soutien des autres, ce qui réunifierait la gauche et pourrait, dans cette optique, remobiliser l’électorat.

Autrement dit, l’argument de Duflot s’effondre à la première objection. Car l’arithmétique est implacable : si un candidat crédible se dégage de la primaire, tout concurrent supplémentaire réduit ses chances de figurer au second tour. On peut tourner la question dans tous les sens, déployer des trésors de mauvaise foi, convoquer tous les sophismes : de même que deux et deux font quatre et non cinq, une somme de voix qu’on divise est plus faible dans une élection que la même somme laissée entière. Cette mauvaise foi recouvre en fait un tout autre calcul. Montebourg et Duflot savent que dans une primaire on doit soutenir le vainqueur. Or le vainqueur – horrifique perspective – pourrait être François Hollande, même si la chose n’a rien d’assuré. Officiellement, Duflot et Montebourg excipent de désaccords idéologiques. Le fossé serait trop grand entre le président sortant et ces deux candidats pour imaginer qu’ils puissent faire campagne ensemble. Prétexte douteux : Duflot et Montebourg ont été les ministres de Hollande pendant deux ans. Le désaccord entre eux n’a pas porté sur la «politique de l’offre», mise en œuvre dès l’automne 2012, mais sur son accentuation en janvier 2014. Cécile Duflot a démissionné trois mois plus tard par antagonisme avec Manuel Valls. Arnaud Montebourg, qui bataillait de l’intérieur pour une inflexion de ligne, a été éjecté du gouvernement à l’automne 2014 pour manque de solidarité lors de la fête de Frangy. Désaccords réels, honorables, mais qu’une primaire, justement permettrait de solder devant les électeurs.

 Non, leur volonté de concourir seuls procède d’une autre raison : ils ne croient pas à une victoire possible de la gauche. A partir de ce moment, leur ambition personnelle les pousse à faire un tour de piste en espérant ensuite s’imposer dans les batailles internes d’une gauche à recomposer. Telle est la vérité de leur candidature : un pari sur la défaite, qui effacera Hollande et leur ouvrira la voie. Alors que, malgré les circonstances très difficiles de cette élection, l’union permettrait de limiter les dégâts et – allez savoir – de battre in extremis la droite nationale-libérale et l’extrême droite xénophobe. Le plus lucide sur ce point, c’est Gérard Filoche, qui n’est pourtant guère tendre avec la gauche de gouvernement : «Vous aurez Jean-Luc Mélenchon, Cécile Duflot, Arnaud Montebourg et peut-être François Hollande. Mais c’est mort ! Ce n’est pas la peine d’y aller, ce n’est pas la peine de faire des projets, ils sont tous foutus !». En refusant la primaire, Montebourg et Duflot vont passer huit mois à critiquer un président qu’ils ne jugent pas assez à gauche pour faire élire un président beaucoup plus à droite. Lourde responsabilité.

Laurent Joffrin